79e supplément à la Revue Archéologique du Centre de la France

Sous la direction de Philippe Husi

La céramique médiévale et moderne du bassin de la Loire moyenne, chrono-typologie et transformation des aires culturelles dans la longue durée (6e—19e s.)

La présente publication résulte d’un Projet Collectif de Recherche (PCR) sur la céramique médiévale et moderne du Bassin de la Loire Moyenne (BLM dans la suite du texte) qui s’est achevé en 2018. Ce projet s’inscrit dans la longue durée, puisqu’il a commencé en 1996 et a déjà fait l’objet de deux ouvrages sur le sujet, en 2003 et 2013 (Husi dir. 2003a et 2013a). Ainsi, depuis plus de vingt ans, ce projet fédère à l’échelle régionale les spécialistes de la discipline qui sont pour la plupart les auteurs de cette publication. Cette recherche, réalisée dans la continuité des deux précédents ouvrages et complétée ici par l’apport de nouveaux sites, a comme objectifs principaux : (i) de construire une chrono-typologie régionale, (ii) de déterminer et de dater les faciès céramologiques du BLM, (iii) d’appréhender le rythme des transformations des mécanismes socio-économiques et des aires culturelles dans le temps long (6e-17e s.). L’espace géographique retenu, à géométrie variable suivant les questions, est principalement centré sur le Val de Loire entre Orléans et Tours et le Haut Poitou, secondairement sur l’Anjou et le Berry, complété par quelques sites limitrophes du Centre-ouest de la France. Ce corpus de sites dépend de la qualité des assemblages des céramiques et donc des études réalisées dans le cadre de fouilles programmées ou préventives, mais également de travaux universitaires pour des fouilles plus anciennes.

Nous avons fait ici le choix d’un format de publication logiciste dont l’originalité est de proposer une lecture rapide et à plusieurs niveaux du raisonnement, des résultats et de l’argumentaire à partir d’une masse importante de données. Ce choix n’est pas le fait du hasard puisqu’il s’inspire grandement de la publication récente du site de l’église de Rigny et ses abords, qui intègre les principes logicistes (Zadora-Rio et Galinié dir. 2020 ). Il provient également de l’expérience des deux précédents ouvrages qui comportaient déjà un volet numérique utile à l’administration de la preuve, notamment chrono-typologique, adossé à des textes de synthèse assez courts.

L’architecture de la présente publication, à l’aune de celle de Rigny, s’articule donc – hors bibliographie – autour de sept grands blocs, accessibles par le sommaire, qui se déclinent de la manière suivante : (Bloc 1) La chronologie, préalable indispensable à tout discours historique, construite à partir d'une démarche archéo-statistique originale aboutissant à une périodisation générale des sites et des ensembles à l’origine de la chrono-typologie de la céramique ; (Bloc 2) les diagrammes logicistes subdivisés en deux sections, représentent graphiquement les chaînes d’inférence entre les propositions logicistes ; (Bloc 3) une suite de propositions logicistes fondées sur l'analyse commentée des données primaires, introduites pour chacune des deux sections par un court texte de synthèse des résultats historiques ; (Bloc 4) les méthodes archéo-statistiques élaborées pour analyser un corpus de données volumineux ; (Bloc 5) les planches chrono-typologiques de synthèse réalisées par sous-espaces constitutifs du BLM et les répertoires typologiques ; (Bloc 6) les données mobilisées dans le cadre de cette publication ; (Bloc 7) deux études thématiques abordant (i) la question des périodes de transitions (ii) un type de récipient particulier, les cloches de cuisson en terre cuite chamottée.

Enfin sont présentées les notices de sites et d’assemblages céramiques normalisées comprenant une rapide explication du contexte archéologique, les planches de dessins et l’accès aux données pour chaque assemblage. Bien que volumineux, donc quelque peu en contradiction avec le choix d’une publication logiciste, ce chapitre doit être perçu comme un ensemble d’informations supplémentaires, utiles à la recontextualisation des sites et des assemblages de céramiques, mais non indispensable à la lecture de la publication logiciste.

Outre l’usage fréquent de liens hypertextes mettant en relation des différents blocs, la publication se réfère également à la base de données en ligne du réseau européen d’information sur la céramique médiévale et moderne ICERAMM. L’interaction avec ce site permet : (i) d’accéder à une information typologique plus détaillée pour les spécialistes, notamment mais pas seulement, à partir des sériographes, (ii) de changer d’échelle de comparaison des sites et des assemblages céramiques en passant d’un espace régional à celui de l’Europe francophone.

Sous la direction de :  Philippe Husi (CNRS/UMR 7324 CITERES-LAT)

Avec la collaboration de :  Viviane Aubourg (Ministère de la Culture/CITERES-LAT) ; Lise Bellanger (UMR 6629 LMJL-Univ. Nantes) ; Anne Bocquet (Conseil départemental de la Mayenne/CITERES-LAT) ; Jérôme Bouillon (INRAP) ; Marine Bonnard (Archéologue contractuelle) ; Emmanuelle Coffineau (INRAP) ; Arthur Coulon (CITERES-LAT) ; Alexandra Finet (SAP Bourges Plus) ; Ludovic Fricot (Pôle archéologie de la Conservation du patrimoine de Maine-et-Loire) ; Magali Gary (Archeodunum) ; Claire Gerbaud (Archéologue contractuelle) ; Etienne Jaffrot (EVEHA/CITERES-LAT) ; Sébastien Jesset (Pôle Archéologie Orléans) ; Didier Josset (INRAP/CITERES-LAT) ; Marie-Christine Lacroix (Ministère de la Culture) ; Coline Lejault (SAP 45) ; Chloée Leparmentier (Archéologue contractuelle) ; Alexandre Longelin (Doctorant CITERES-LAT) ; Flore Marteaux (SADIL) ; Sébastien Millet (INRAP) ; Isabelle Moréra-Vinçotte (Archéologue/Professeur des écoles) ; Aurore Noel (EVEHA/CITERES-LAT) ; Clément Rigault (Archéologue contractuel) ; Pierre Testard (INRAP) ; Brigitte Véquaud (INRAP/CESCM)

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Synthèse historique de la section 1

Définir les aires économiques et culturelles à partir de la céramique impose d’aborder la question : (i) sous l’angle des traditions de fabrication, relevant des innovations, des effets de mode ou de la concurrence entre produits ; (ii) sous l’angle des flux commerciaux régis par les relations entre espaces au sein du BLM et par celles entretenues avec l’extérieur. En effet, la porosité entre espaces de traditions différentes s’observe à partir des échanges de vaisselle dont la capacité de pénétration innovante ou esthétique reste insuffisante pour devenir concurrentielle et donc remettre en cause la structure même des espaces préalablement définis. On peut alors admettre que la céramique, au même titre que d’autres sources matérielles ou écrites, participe à la construction d’aires culturelles pour lesquels les acteurs développent un sentiment d’appartenance, tout en conservant des relations avec l’extérieur.

Pour une compréhension globale de la démarche, en suivant un raisonnement hypothético-déductif, d’inférence déduite des prémisses (de droite à gauche du diagramme), cette section est structurée autour de cette double entrée : (i) tradition de fabrication (Proposition P4-1 et déduites de niveaux inférieurs jusqu’aux P0-1 à P0-59) ; (ii) flux commerciaux (Proposition P3-2 et déduites de niveaux inférieurs jusqu’aux P0-60 à P0-78). En outre, l’ordre donc la lecture des propositions P0 et induites de niveaux supérieurs est autant que possible chronologique, permettant de suivre la transformation des aires culturelles dans le temps long.

Inversement, la courte synthèse historique ci-après suit une lecture empirico-inductif, d’inférence par généralisation des observations (de gauche à droite du diagramme). S’agissant de présenter le raisonnement et les principaux résultats, nous avons fait ici le choix de ne pas remonter jusqu’aux nombreuses données primaires des propositions P0 directement accessibles par ce menu comme preuves du discours.

Traditions de fabrication de la céramique

Les changements dans les traditions de fabrication de la vaisselle en terre cuite entre le 6e et le 17e s. donnent une première image des aires culturelles qui structurent de BLM. Alors que l’héritage antique est encore prégnant jusqu’au milieu du 7e s. (P1-1), c’est à partir de cette date qu’il devient pertinent de parler d’une vaisselle médiévale avec des techniques et des formes génériques qui perdurent pour certaines jusqu’à la période moderne (P1-2). Les transformations techno-typologiques et stylistiques observées à partir du 7e s. et jusqu’au 10e s. redessinent un espace du BLM auparavant assez homogène (P1-1), en deux aires fondées sur des traditions de fabrication distinctes : (i) l’une du sud-ouest avec la Touraine, le Haut-Poitou et plus marginalement le Berry, dont les productions sont de couleur blanc-beige, pour certaines décorées de peinture en bandes et parfois d’une glaçure plombifère ; (ii) l’autre du nord-est avec le Blésois et l’Orléanais dont les productions sont de couleur ocre-rouge, parfois engobées et lissées, mais sans glaçure. La limite entre ces deux espaces passe par une ligne nord-sud quasi-perpendiculaire à la Loire située entre Tours et Blois (P2-1).

Bien que la vaisselle change à partir du 11e s. (P1-5), cette partition en deux aires, blanc-beige et ocre-rouge (P1-3) perdure jusqu’au 15e s. (P3-1). Elle se distingue également au travers des mécanismes de production des récipients (P1-4) avec probablement de petits ateliers pour l’espace sud-ouest et de manière certaine de grands centres de production comme Saran pour l’espace nord-est. En revanche, avec l’apparition de nouvelles traditions céramiques dans le Berry, le Haut Poitou ou le pays Chartrain surtout à partir du 13e s., on assiste à un recentrage progressivement d’un faciès céramique propre au BLM le long de la vallée de la Loire au détriment des espaces limitrophes (P2-2).

Un nouveau changement important dans la vaisselle intervient à l’aube de la période moderne à la fin du 15e s. (P1-6), phénomène qui s’accentue au 17e s. avec l’apparition du grès puis de la faïence (P1-7) donnant l’image d’un espace culturel plus homogène comparé aux périodes précédentes (P2-3). Bien qu’inscrites au moins depuis le début du haut Moyen Âge dans la mouvance d’une tradition céramique de l’Europe du nord-ouest, les multiples transformations des aires fondées sur la céramique du 6e au 17e s. montrent que le changement le plus marquant intervient entre la fin du 15e s. et le début du 16e s. Cette rupture dans les traditions de fabrication annonce un véritable décloisonnement de l’espace du BLM qui s’observe notamment avec la disparition de la partition sud-ouest et nord-est prégnante depuis le 8e s., conséquence de la concurrence de nouveaux produits issus de grands ateliers extrarégionaux (P4-1).

Commerce, flux et échanges de la céramique

En se référant maintenant aux récipients en terre cuite qui ont circulé et non plus comme précédemment aux traditions de fabrication communes à un ou plusieurs espaces du BLM, il est possible d’appréhender le commerce de la vaisselle et indirectement celui de certaines denrées alimentaires en l’occurrence le beurre et secondairement le sucre à partir des emballages utiles à leur transport et à leur conservation.

Les mécanismes d’approvisionnement, notamment des principaux centres de consommation que sont les villes du BLM, révèlent des aires économiques essentiellement locales, ne dépassant gère 40 km (P0-65) et pour les apports exogènes dépendant fortement de la plus ou moins grande proximité des ateliers. Ne sont importés des ateliers les plus lointains, que les récipients les plus ostentatoires ou originaux de leurs productions pour la vaisselle (P1-9) ou ceux adaptés au transport et à la conservation des denrées alimentaires (P1-8).

On observe une certaine stabilité des aires économiques, les réseaux d’échanges n’attestant que de faibles contacts entre la partie sud-est Touraine/Haut Poitou et nord-est Blésois/Orléanais jusqu’à la fin du 15e s., moment où le cloisonnement micro-régional s’estompe pour laisser place à un espace de la Loire moyenne plus ouvert (P2-5). En effet, le commerce de vaisselle majoritairement centré sur la Loire n’entretient de relations qu’avec les régions limitrophes du BLM jusqu’à la fin du 15e s. (P2-6). A cette date, l’apport des productions issues de grands ateliers extra-régionaux parfois lointains comme ceux du Beauvaisis ou de la Puisaye pour la vaisselle (P0-70), de la Normandie et de la Mayenne pour le beurre, d’un espace Loire plus large pour le sucre (P2-4) modifie profondément des réseaux l’approvisionnement à longue distance, le BLM étant alors résolument ouvert sur l’extérieur (P3-2).

Pour conclure et en se référant aux traditions de fabrication comme aux réseaux commerciaux se dessinent des aires économiques locales autour des villes constitutives de deux aires culturelles plus vastes, sud-ouest et nord-est structurant le BLM entre la fin du 7e et la fin du 15e s. Cette image d’espaces cloisonnés d’amont en aval de la Loire moyenne inscrite dans la longue durée est en contradiction avec l’idée d’un fleuve représentant un axe de communication suffisamment important pour lisser tout particularisme culturel local. Il faut attendre la fin du 15e s. pour que s’estompent progressivement ces spécificités principalement locales, le BLM s’inscrivant alors durablement dans les réseaux d’échanges de l’Europe du nord-ouest (P5-1).

Synthèse historique de la section 2

Le mobilier archéologique étant globalement considéré comme un bon marqueur social, il s’agit ici d’évaluer la place de la céramique, vaisselle et emballage, en regard des autres objets à notre disposition comme indicateur du statut des populations résidents sur les sites mobilisés. Bien sûr, les pièges sont nombreux. Pris dans sa globalité le mobilier ne reflète pas vraiment une population socialement homogène mais souvent la présence parmi d’autres d’une population particulière plus aisée avec la présence de mobilier luxueux souvent ostentatoire.

Nous faisons ici le choix d’un classement fonctionnel des sites, préalable à l’analyse de la céramique et plus globalement du mobilier, en quatre grandes catégories : castral-résidentiel, monastique, civil urbain, civil rural. Un autre choix consiste à réaliser une étude diachronique du 6e au 19e s., sans tenir compte d’un découpage en grandes périodes, l’objectif étant ici d’évaluer globalement l’apport de la céramique comme source d’interprétation sociale. Fonder l’analyse sur un corpus périodisé aurait eu pour conséquence d’introduire une grande disparité, une atomisation, voire une quasi-absence de données pour certains types de sites, choix plus négatif que source d’explication pour identifier des grandes tendances entre sites.

La courte synthèse historique suit une lecture empirico-inductif, d’inférence par généralisation des observations (de gauche à droite du diagramme). L’analyse d’abord de la vaisselle en terre cuite à partir des techniques utilisées (P0-1) des décors ostentatoires (P0-2), de la fonction et de l’éventail des formes de récipients (P0-3 ; P0-6), mais également de la présence de récipients en verre et très secondairement en métal (P0-4 ; P0-5) montrent que la vaisselle de qualité se retrouve essentiellement sur les sites monastiques, puis castraux au détriment des autres sites urbains et ruraux (P1-1). L’étude de la consommation du beurre importé de Normandie dont témoignent les emballages retrouvés dans les sites de consommation du BLM va dans le même sens avec une concentration de ces récipients sur les sites castraux puis monastiques (P0-7). Les objets personnels de parures (P0-8), de divertissement (P0-9) parfois très luxueux, d’outillages (P0-10) attestent un clivage socio-fonctionnel des sites, proches de celui révélé par la vaisselle. Cependant, il existe une certaine nuance puisque la grande diversité des objets comme les plus luxueux d’entre eux sont principalement attestés sur les sites castraux au détriment des sites monastiques (P2-1). Bien que cette analyse aille dans le sens d’une hiérarchie sociale des sites largement pressentie, un apport intéressant de cette contribution est la pertinence de la vaisselle en terre cuite (P1-1) par rapport aux autres objets (P2-1) comme source explicative de la place non négligeable tenue par les sites monastiques dans cette hiérarchie, comparés aux sites castraux. Ce résultat est d’autant plus original qu’il est ici étayé par une analyse fine de données issues d’un large éventail de sites.